Devises étrangères, partie 1 : la question que personne ne pose
Dès qu’une entreprise suisse facture en euros, sa comptabilité change de nature. Un euro vaut un certain nombre de francs, et ce nombre bouge chaque jour. Cette série traite de ce que ce mouvement fait à vos comptes — et de la seule décision qui se cache derrière : à quel moment évaluez-vous ?
La méthode naïve cesse de tomber juste
La comptabilité en partie double tient une promesse : chaque opération est équilibrée et les comptes bouclent. Les devises la rompent dès lors que l’on comptabilise chaque opération au cours du jour et que l’on s’en tient là. Achetez EUR 100 pour CHF 95, puis réglez une facture de EUR 100 une fois le cours passé à 1.00 :
| Date | Opération | Avoir en EUR | Comptabilisé en CHF |
|---|---|---|---|
| 1 Jan | Acheter EUR 100 @ 0.95 | +100 | −95 |
| 1 Feb | Régler EUR 100 @ 1.00 | −100 | −100 |
| Solde | L’avoir en EUR est nul… | 0 | −5 ? |
Les euros ont coûté CHF 95 mais ont soldé une facture de CHF 100 : un gain de change de CHF 5 existe donc, sans pouvoir se loger nulle part. Il est né entre les deux opérations, alors que la position était ouverte — et la comptabilisation au cours de transaction ne sait pas enregistrer un mouvement survenu dans cet intervalle. Les comptes cessent de tomber juste. Toute méthode de change répond à une question : où vont ces CHF 5, et quand ?
Trois monnaies se cachent dans une seule opération
Constatez d’abord qu’un seul paiement transfrontalier met discrètement en jeu trois monnaies, chacune fixée par une partie différente — et le règlement peut lui-même intervenir dans une troisième monnaie :
| Rôle | Exemple | Qui fixe le cours |
|---|---|---|
| Monnaie de facturation | La facture porte sur EUR 10 000 | Votre client ou fournisseur |
| Monnaie de règlement | Votre banque transfère CHF 9 300 | Votre banque, le jour du paiement |
| Monnaie de tenue des comptes | Vos comptes sont présentés en CHF | Votre environnement économique |
Lorsque les trois coïncident, il n’y a aucun problème de change ; celui-ci n’existe que par rapport à votre monnaie de tenue des comptes. Le droit suisse laisse ce choix exceptionnellement libre — vous pouvez tenir vos comptes en francs ou dans « la monnaie la plus importante au regard des activités de l’entreprise », quelle que soit la taille de la société (art. 957a al. 4 et 958d al. 3 CO ; depuis 2023, même le capital-actions peut être libellé en EUR, USD, GBP ou JPY, art. 621 al. 2 CO), là où les IFRS rattachent au contraire la monnaie fonctionnelle à la réalité économique (IAS 21.8). Mais dès lors que vous présentez vos comptes dans une autre monnaie que le franc, la loi exige que les contre-valeurs en CHF figurent en regard et que les cours appliqués soient indiqués dans l’annexe. Quelle que soit la monnaie de tenue, l’écart entre la valeur faciale et ce qui est finalement encaissé doit ressortir en gain ou en perte de change.
Réalisé et latent
Ce gain ou cette perte se présente sous deux formes, et savoir les distinguer est la clé de tout ce qui suit. Une différence latente n’existe que sur le papier tant qu’une position reste ouverte ; une différence réalisée se fige au moment où la position se ferme et où l’argent change de mains.
| Type | Quand elle survient | Comptabilisée ? |
|---|---|---|
| Latente | Une créance ouverte tandis que le cours dérive | Lorsque la date du bilan ou la norme l’exige |
| Réalisée | Lorsque la créance est finalement encaissée | Toujours — l’encaissement est désormais certain |
La plupart des méthodes reconvertissent chaque position ouverte en francs à une date choisie. Une famille plus ancienne — la technique du compte de négoce (Selinger, GnuCash, beancount) — tient au contraire chaque monnaie dans son unité d’origine et exprime le gain comme une différence de monnaies. Ce solde est indépendant du cours et s’ajuste de lui-même : la réévaluation est implicite, et seule la réalisation se passe à la main.
Un exemple pour toute la série
Pour rendre cela concret, nous suivrons une même opération à travers les trois parties. Une entreprise suisse qui tient ses comptes en francs facture EUR 10 000, est payée plusieurs mois plus tard, et l’exercice se clôture entre-temps. Les seules données nécessaires — trois cours à trois dates :
| Moment | Date | EUR/CHF | Valeur en CHF |
|---|---|---|---|
| Facture émise | 1 oct. · Année 1 | 0.95 | 9,500 |
| Clôture | 31 déc. · Année 1 | 0.98 | 9,800 |
| Paiement reçu | 15 févr. · Année 2 | 0.93 | 9,300 |
| Résultat sur la durée | 9 300 − 9 500 | −200 |
La fin est déjà jouée : sur sa durée de vie, cette opération coûte CHF 200, et aucune méthode n’y change rien. Le résultat sur la durée est toujours la valeur comptable des liquidités qui ont circulé, diminuée de la valeur comptable initialement enregistrée — ici, 9 300 − 9 500. Les méthodes ne diffèrent que sur le moment où ces CHF 200 sont constatés et sur le nombre d’écritures qu’il y faut.
L’exactitude parfaite est à portée de main : réévaluez cette créance en euros chaque jour de mouvement du cours. Mais comptez d’abord les écritures que cela suppose. La partie 2 fait passer l’exemple par les deux extrêmes.
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